La bouteille armoriée d’une tiare papale surmontée des clés de Saint-Pierre nous rappelle l’héritage légué par les papes pendant plus de cent ans à Avignon, au cœur de la vallée du Rhône. Ils avaient fait du petit village de Châteuneuf, à quelques kilomètres, leur résidence d’été, y développant le vignoble. C’est ici qu’est né le concept d’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée), tout du moins son « C », instaurant dès 1936 la notion de contrôle par un cahier des charges fixant les règles de production communes à la zone, parmi lesquelles les très faibles rendements encore imposés (35HL/H). « C’est un petit village au climat méditerranéen, le ciel est bleu et nous y sommes tous très attachés. Le terroir est très particulier, nous adorons sa complexité et sa diversité » s’attendrit Frédéric Coulon, vigneron. Les 3200 hectares de vignes s’étendent sur 5 communes et se répartissent entre plus de 300 vignerons. Les vins rouges dominent largement la production (93 %). Treize cépages sont aptes à constituer les assemblages, principalement grenache noir (72 %), syrah (10,5 %) et mourvèdre (7 %). Les vieilles vignes de grenache sont l’une des fortunes de l’appellation. « C’est une AOC très impressionnante, car c’est ici qu’il y a le plus de vieilles vignes au monde. Au moins 40 % des vignes ont plus de 60 ans » déclare le consultant Pierre Cambie en poursuivant « le grenache, c’est comme le pinot en bourgogne, c’est un cépage identitaire des différents sols où il est installé. Il marque son terroir ». Paradoxalement, ce grand âge octroie aux vignes une plus forte résistance –notamment au changement climatique –. Leurs racines implantées en profondeur - parfois à plus de sept mètres sous terre - les rendent moins sensibles à la sécheresse superficielle. Les ceps de Grenache tiennent leur mouvement de la taille en « gobelet » qui leur est imposée, buissons jaillissant de terre en mains tendues vers le ciel.
Sols et sous-sols ont été modelés par les caprices du Rhône, apportant au vignoble sa beauté informelle. Dominés par les galets roulés par le fleuve (60 %) qui font la réputation de l’AOC, tant pour la singularité des paysages qu’ils exhibent que par l’empreinte qu’ils laissent au vin. Au-delà de leur effet thermorégulateur sur les vignes - ils conservent la chaleur du jour pour la restituer la nuit - leur influence majeure tient sans doute à ce que l’on appelle « l’effet mulch » : les galets freinent l’évaporation de l’eau ; ne pouvant plus remonter par capillarité, celle-ci est emmagasinée dans le sol et disponible pour la vigne. Très apprécié, étant donnée l’aridité du climat. Les jus produits sur les galets sont riches et puissants, parfois ardents. De hauts degrés d’alcool peuvent être atteints sur ces sols chauds, selon leur exposition et la qualité des sous-sols.
« Le grenache est une machine à sucre, on a toujours eu des degrés alcooliques élevés, mais ça n’a jamais gêné l’équilibre des vins bien faits », soutient Pierre Cambie. L’AOC est l’une des rares où de forts degrés alcooliques sont tolérés, par le cahier des charges comme par les consommateurs. 80 % d’entre eux se trouvent hors de nos frontières, Anglo-saxons en tête : un public habitué aux vins du Nouveau Monde qui titrent souvent à des degrés conséquents. Les safres (20 % des sols) - sables fins et poudrés plus ou moins riches en argile - produisent des vins élégants et enrobés de fruit tout en permettant la maturité des grenaches sans excès d’alcool. Les éclats calcaires (15 % de la surface de vigne de l’AOC) terres dures à la blancheur aveuglante au soleil, contraignent les vignes à s’infiltrer dans leurs fissures, le flux de sève en est ralenti, devant suivre un itinéraire serpenté « c’est intéressant de se dire que la longueur racinaire place la vigne dans une situation de stress, et déclenche ses métabolismes secondaires, précurseurs aromatiques » commente Édouard Guérin, œnologue de la maison Ogier.
Les situations extrêmes poussent la plante à aller au-delà de ses limites. Les terres de grès rouge (5 %) riches en fer et en fossiles de coquillages ont, elles aussi, une signature aromatique singulière. À la dégustation, il est stupéfiant de constater l’irrémédiable correspondance entre la géométrie des sols et la structure des vins en bouche : finesse de leur grain quand ils sont produits sur les safres qui coulent entre les doigts, rondeur charnue de ceux issus des sols de galets, granulosité répliquée du calcaire, angulosité et texture de lin des sols de grès. Si une partie des vignes se bardent du vent derrière les forêts de chênes verts et blancs et de pins d’Alep, toutes se protègent par lui, bienfaiteur emporté qui les assainit en les asséchant après la pluie, évitant le développement inopportun de maladies. Cela encourage une viticulture biologique : un quart de l’AOC est certifiée, un pourcentage largement dépassé en pratique (près des trois quarts de l’AOC).
On simplifie souvent le style des vins de Châteauneuf-du-Pape à deux écoles : la moderne et la traditionnelle, qui tiennent majoritairement au fait qu’il y ait respectivement éraflage ou non des grappes (opération qui consiste à séparer les baies de la rafle avant la fermentation, se privant ainsi des tanins additionnels qu’elle contient). Remis à l’ordre du jour au début des années 2000, l’éraflage permet des vins appréciables plus jeunes. « Je ne suis pas convaincu qu’il y ait réellement deux styles. Qu’est-ce que cela veut dire être moderne? Si l’on prend les textes du XIXe, Victor Rendu – ecclésiastique vinificateur - conseillait d’érafler, et cela est considéré comme moderne aujourd’hui » conteste le vigneron Frédéric Coulon.
Une seule dualité reste avérée ; celle de la personnalité des vins de Châteauneuf-du-Pape : entre chaleur et fraîcheur, musculature du corps et finesse des os. Un équilibre délicat, à l’image de celui des ceps fouettés par le vent.