Au sein de la maison Roederer, fondée en 1776, la cuvée Cristal mène sa propre existence d’idole.
C’est un nom qui claque. La frime oui, mais le savoir-faire d’abord ! Il évoque le luxe à la française et le génie champenois, traditionnel et innovant à la fois. Le flacon est reconnaissable à des kilomètres, enveloppé d’or, fait de cristal transparent et au fond plat. Un modèle unique depuis la commande de la cuvée en 1876 par le Tsar Alexandre II, influent client de la maison. La légende raconte que l’empereur, victime de nombreuses tentatives d’assassinat, souhaitait la bouteille ainsi pour empêcher ses ennemis de dissimuler bombe ou poison dans sa piqûre*.
La craie nourricière
Les vignes dédiées à Cristal s’étendent sur 90 ha regroupant une mosaïque de 45 parcelles sélectionnées par la famille depuis 1845 sur les grands crus de la Côte des blancs, de la Vallée de la Marne et de la Montagne de Reims. Seuls les raisins issus de vignes vieilles d’au moins 20 ans peuvent entrer dans sa composition, ce qui rétrécit le vignoble utilisé à 60 ha. On remonte plus de cent millions d’années, alors qu’une mer chaude recouvrait les paysages austères et y déposait la craie qui signe son terroir. Ce sont sur ces terres d’une blancheur immaculée que naît Cristal. Elles lui offrent une dualité surprenante ; il est à la fois très mûr et très acide. Mais surtout, il retranscrit fidèlement les saveurs de la terre : la craie, par lui, nous fait connaître qu’elle est vivante, aiguë, nourricière. « Cristal, c’est très graphique : un sol blanc, un ciel bleu immaculé, l’émotion du lever du soleil », décrit poétiquement Jean-Baptiste Lecaillon, chef de cave de la maison Roederer depuis 1999.
Les sels minéraux signataires du lieu
Cette expressivité est renforcée par le travail des vignes en biodynamie. Dans le verre, on retrouve une mémoire géologique très lointaine transmise par l’échange minéral, celle des sous-sols peuplés de fossiles marins pétrifiés, le parfum des climats changeants, le cumul de décisions et de gestes précis d’hommes et de femmes. « On va chercher les sels minéraux qui font l’identité du vin et signent le lieu. Cette fraîcheur d’eau de roche implique une salivation intense provoquée par la dégustation », analyse Jean-Baptiste Lecaillon. À cette tension s’ajoute une certaine densité, acquise en cave. Cristal s’enrichit patiemment, 6 à 7 ans au contact de ses lies et gagne en matière.
La patience sacrifiée sur l’autel de la soif ?
« Cristal, c’est de l’histoire et du temps, car on sait que chaque bouteille nous survivra. Elle est presque préparée pour la génération suivante. On s’inscrit dans une vision patrimoniale du vin », explique le chef de cave. Le connaisseur essaie de saisir le jus au sommet de sa courbe de vie, au cours de ses métamorphoses consécutives : « J’aime appeler cela une fenêtre de beauté. Chez Cristal, après une vingtaine d’années de vieillissement, on atteint un point de transition identitaire : de l’expression des sols on se dirige vers un monde plus tertiaire », poursuit-il. La rumeur court qu’une majorité des grands champagnes millésimés est consommée dans l’année qui suit l’achat. La patience, une vertu sacrifiée sur l’autel de la soif ? Pourtant, même s’ils sont appréciables dans leur jeunesse, la majorité d’entre eux ne révèle sa profonde complexité qu’avec le temps, revêtant la gamme aromatique tertiaire à laquelle il est fait référence : truffe noire, sous-bois, chocolat blanc, cuir patiné, cigare… Des notes hors de portée des gens trop pressés.