La demoiselle Ponsardin est la fille de Nicolas Ponsardin, bourgeois, industriel, il est aussi premier magistrat de la ville de Reims. Le veuvage est la seule position qui, à cette époque, permette à la jeune femme de s’émanciper du Code civil Napoléonien qui autrement, l’aurait placé sous dépendance paternelle ou fraternelle. Aidé par son père qui la sait loin de toute mièvrerie, ambitieuse et déterminée, elle se lance dans cette entreprise avec beaucoup d'énergie. Après avoir réglé les modalités financières lors d'un conseil de famille, elle s'associe à lui ainsi qu'à un négociant en vin de la place de Reims avant d’en repredre les rênes seule quelques années plus tard.
La légende raconte qu’une comète lui annonce le bon présage d’un millésime 1811 extraordinaire, celui-ci même qu’elle envoie en Russie en 1814, contournant le blocus imposé sur les mers par l’Angleterre quelque temps avant l’abdication de Napoléon. Ayant réfléchi au mouvement des armées, convaincue qu’elle peut profiter de cette situation pour abreuver le camp victorieux, elle affrète deux navires chargés précieusement de 10 550 bouteilles de champagne emportées par son fidèle commercial Louis Bohne. Si son champagne se vend beaucoup mieux en temps de paix, ce qui l’incite à surnommer l’empereur « le grand Satan », quand la Russie lève les taxes d’importations prohibitives suite à sa victoire, son flair paie. Les Russes se disputent les flacons de klikofskoé, “vin de Clicquot” en Russe, qui devient un temps le terme générique pour désigner le champagne. Cet amour est réciproque - peut-être, aussi, est-il indispensable, la maison y exportant les deux tiers de sa production - .
La veuve contemple de sa Reims natale cette culture luxuriante par la lucarne de sa relation épistolaire soutenue avec son directeur commercial. « C’est une femme immobile. Elle se déplace très peu et en même temps dirige une affaire internationale » explique Fabienne Moreau, responsable du patrimoine de la maison Veuve Clicquot. Elle dirige son affaire à la pointe de sa plume. Consciente de l’importance que sa marque rayonne à travers le monde, sa stratégie ne repose pas uniquement sur un maillage fin de commerciaux motivés ; “elle est très méthodique et s’intéresse à la qualité, à une époque où le champagne est encore très expérimental” affirme Fabienne Moreau. Cette philosophie inspire à la maison la devise suivante « une seule qualité : la toute première ». La première, elle le sera dans de nombreux domaines. En 1810, elle est pionnière en lançant une cuvée millésimée. Plus tard, confrontée au succès porté par une demande internationale qu’elle peine à satisfaire faute d’une cadence suffisante, impatiente, elle réfléchit à une façon d’accélérer l’opération qui lui fait perdre le plus de temps : le remuage, qui consiste à faire glisser progressivement les levures mortes lors de la seconde fermentation en bouteille vers le goulot pour les évacuer. Elle n’en dort plus et passe une nuit blanche seule dans sa cave à retourner le problème dans tous les sens - c’est le cas de le dire - . Eureka ! Elle rassemble son personnel, convie un menuisier et leur montre le croquis qu’elle a dessiné. La grande table de la salle à manger, surplombée d’un épais plateau de noyer, est sacrifié sur l’autel de l’ingéniosité de sa propriétaire. Le menuisier y fait des trous, respectant le croquis de Barbe Nicole. La table de remuage est née. Celle-ci accélère le processus du remuage au centuple, en permettant de maintenir les bouteilles tête en bas, et de s’en occuper conjointement plutôt qu’une à une. Elle permet aussi de stabiliser la descente des levures mortes vers le col, clarifiant les vins et permettant de perdre moins de jus lors du dégorgement. Cette innovation est vite adoptée par les autres maisons.
Elle s’occupe ensuite de la forme de la bouteille de verre, qui est à la fois l’outil de fabrication du vin - qui y vit sa seconde fermentation et y fait sa mousse - mais aussi l’image de la maison. Or, plus besoin de carafer le champagne, l’amélioration apportée par la table de remuage permettant de le conserver en bouteille, les lies disgracieuses ne s’y nichant plus. Avec une équipe de verriers, elle travaille à inventer la « bouteille Champenoise » qu’elle pense élégante et résistante, et qui reste aujourd’hui la forme principale. Puis, c’est le contenu qui est remanié. Avant 1818, le Champagne rosé est teinté d’une décoction de baies de sureau. On lui doit l’invention du rosé d’assemblage qui consiste à mélanger vin rouge et vin blanc, technique encore très dominante pour la constitution des champagnes rosés, seule appellation Française où ce mélange soit autorisé. Son long règne clairvoyant inspira la surprenante série de veuves qui lui emboitèrent le pas, et de nombreuses femmes à travers les siècles à commencer par son arrière-petite-fille, la Duchesse d’Uzès, à qui elle aurait donné le conseil suivant peu avant sa mort en 1866 ; « le monde est en mouvement perpétuel et nous devons inventer les choses de demain. Il faut arriver avant les autres. Soit déterminée, exigeante et laisse ton intelligence diriger ta vie. Agi avec audace ». Des mots qui ont trouvé un sens pour l’héritière. Féministe mondaine et atypique, elle fût la première femme maître de chasse à courre, ainsi que la première à obtenir son permis de conduire. Aucun doute, ces femmes sont de grandes dames.
GV